mercredi 18 avril 2012

Comme une image du XIX eme siècle

Avenue de Paris, Vincennes 2012
Voilà,
quand je suis reparti dimanche de l'esplanade de Vincennes, après les beaux discours programmatiques de Bertrand Delanoé et de François Hollande (en fait j'ai pris la tangente avant que ce dernier ne termine), j'ai aperçu cet homme sur l'avenue de Paris. Il était si absorbé à démêler les fils d'un sac de jute qu'il ne s'est pas rendu compte de ma présence. J'ai quand même volé ce cadre à l'arrache. J'ai scrupule à faire ça. Qui est cet homme ? Quelle est sa vie ? D'où vient-il ? comment en est-il arrivé là ? Quel accident, quel secret désespoir l'ont amené à cette extrémité à ce dénuement ? Pourtant, je l'ai photographié, comme un mur, comme une bête dans un zoo, sans son consentement, et je ne cache pas son visage. Il n'est plus qu'une image. Réduit pour moi à cet état d'image. Lisse, aseptisée, un effet de style. Si l'on oublie les chaussures de sport et le sac en plastique à sa droite, cette photographie pourrait avoir été prise à la fin du XIX eme siècle, je pourrais même avec les effets que permettent les nouvelles technologies lui donner une certaine patine, fabriquer un autre temps. Et c'est cela qui est terrible. Ce sac et ces chaussures nous rappellent précisément que nous sommes au début du XXI ème siècle. Cette misère qu'on voudrait d'un autre temps, la voilà qui se répand à nouveau de sorte qu'il est impossible de ne pas voir. Ecrivant cela je m'aperçois aussitôt que j'ai la mémoire courte, que les images accumulées se laissent ensevelir par les plus récentes. Les jambes dénudées du clochard du zen café, les homeless de New York avec leur caddies, les hommes qui dorment sur les plaques d'égout à Paris, la vieille dame au casque de moto trainant ses cartons la nuit dans une rue huppée de Londres. C'est toujours la même vision : celle du point de non retour, du naufragé devenu épave, si sale si répugnant que le courage manque pour lui tendre la main afin qu'il se relève. D'ailleurs le veut-il, le peut-il encore ? Et quant à moi en suis-je capable, en ai-je même le désir ? Je me souviens il y a longtemps quand je voyageais sans le sou, avoir dormi que d'un œil dans des gares, sur la terrasse de villas fermées, dans des maisons en chantier, entre des rochers, sur des plages froides, ou même dans les fossés. Cela me semblait terriblement aventureux, un peu rimbaldien, cela faisait songer à Kerouac, avec le mythe de la Route. Et puis c'était aux beaux jours et j'avais la vie devant moi. Mais bon, il ne faut pas que la fugue dure trop longtemps. Si l'on sait ce que l'on quitte sans savoir les moyens d'aller où l'on veut, il est probable que tôt ou tard on en vienne à se perdre. Puis j'ai vu des routards se clochardiser, passer de la marge à la zone, de l'errance au rebut. Et ensuite toutes les victimes de la misère économique, les laissés-pour-compte. Je me suis alors rappelé ces moments d'inconfort, les habits sales que l'on garde jour et nuit, les toilettes à la va-vite réduites au minimum, la solitude où l'on marche dans l'écho des voix intérieures, trop nombreuses et confuses, et le sentiment d'abandon et de perdition qui gagne peu à peu. Ces hommes à terre sont la figure de mon propre effroi devant une menace que je redoute, et que j'espère de la sorte exorciser.  

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